09.06.2005
Affaire de Famille
Au cœur de l’ancienne médina de Fès, dans l’une des ruelles sinueuses, où le soleil ne rentre jamais et où l’odeur de la moisissure règne, on pouvait lire sur l’un des murs verdi une enseigne griffonnée à la peinture rouge « Hôtel de Paris ». Il faisait chaud en cette journée de Mai, l’air était pesant, et les cris des passants et des marchands ambulants se faisaient entendre. Leur écho remplissait l’atmosphère. Une jeune femme sortit de la porte en bois de l’hôtel et cria après une petite fille qui jouait dans la rue. Des rides sillonnaient son visage malgré son jeune âge. Elle menait une vie dure afin de subsister aux besoins de sa fille de huit ans et de son autre enfant, Mourad. Il y a neuf ans que son défunt mari les avait quitté alors qu’elle était enceinte. Depuis ce temps, elle n’avait pas arrêté de se battre pour mener à bien cet établissement que son mari leur avait légué. Malgré son ignorance, elle faisait tout son possible pour gérer tant soit peu recettes et dépenses, tout en s’occupant aussi du ménage et du linge. Elle n’avait pas les moyens d’embaucher des femmes de ménage. Malgré cela, la petite famille menait une vie misérable où le manque régnait quotidiennement. Depuis le temps, sa clientèle avait beaucoup changé ; elle n’accueillait maintenant que des filles de la nuit accompagnées de leurs clients.
Aidée de son fils, elle avait réussi à repeindre la façade de cette minuscule pension dans l’espoir de lui donner une apparence plus accueillante. Maintes fois, la police a surpris ces activités louches et a menacé de fermer l’établissement, mais Mourad les comprenait et n’hésitait pas à l’occasion, de leur graisser la patte pour qu’ils laissent faire. Prude pour ses dix-huit ans, Mourad a toujours était là, à côté de sa mère. Lorsqu’il avait perdu son père à l’age de neuf ans, ce fût à ce moment-là qu’il comprit que la vie n’allait pas lui faire de cadeaux. S’il avait pu poursuivre ses études tant bien que mal et d’obtenir son bac, c’est parce qu’il rêvait toujours de sortir lui et sa famille de cette situation d’indigence permanente et il y croyait. Plus raisonnable que les jeunes qu’il fréquentait, il ne pensait pas quitter son pays dans les pateras, mais il voyait l’avenir autrement. Et ce fût ce jour-là qu’il décida d’annoncer à sa mère, qu’il la laisserait seule s’occuper de leur hôtel car il devait quitter Fès pour aller tenter sa chance ailleurs.
Malgré les implorations de sa mère et les pleurs de sa sœur, il réussit à s’extirper de ce climat familial insalubre, de cet hôtel lugubre, de ce quartier pauvre, et de cette ville quasi-morte. Muni de son ambition et de quelques en poche qu’il avait subtilisé de la caisse, il se dirigea vers la gare routière et monta le premier car qu’il aperçut. Le véhicule, malgré son état délabré, devint à ses yeux la porte du paradis tant attendu. Arrivé à Tanger, dont il ignorait tout, il rôdat longtemps, mais son sens de l’humour et son caractère sociable et amène lui permirent d’intégrer un groupe de jeunes gens assis au port sur de vieilles caisses oubliées par les dockers. L’odeur iodée de la mer l’enivrait et l’émerveillait car il n’avait jamais vu d’étendue d’eau aussi immense et infinie ; c’était le parfum de la liberté qu’il sentait et sa vue lui plaisait déjà. Ayant sympathisé avec ces jeunes, il réussit même à trouver un petit boulot qui consistait à remettre une commission à un prénommée Abbas qui travaillait au port, et il était payé trente dirhams la commission. « Pas si dure que ça la vie à Tanger ! » pensa-t-il au fond de lui. Il comprit par la suite qu’il travaillait pour un mafioso espagnol qui dealait de la drogue et la transportait en Europe. Cela lui était égal, du moment qu’il a été rémunéré cinq fois durant un an et qu’il faisait maintenant partie des proches de Juan, le patron. Comme il avait vécu dans une famille qui vivait de la prostitution, la drogue lui semblait la suite logique de sa destinée, et il s’efforçait de ne pas se poser de questions.
Son intelligence et sa perspicacité lui permirent d’exceller dans l’art de brouiller les pistes et d’échapper ainsi au contrôle des brigades anti-stups. Juan le remarqua et finit par faire de lui son bras droit. Mourad faisait maintenant partie des notabilités de la région ; il avait sa propre voiture et compter fonder sa propre famille.
Douze années s’étaient écoulées, Mourad avait réussi à mener sa vie comme il en avait rêvé lorsqu’il était encore à Fès. Il habitait maintenant dans une luxueuse Hacienda à Ceuta et menait une vie paisible avec sa femme et son enfant. Il faisait partie dorénavant de la jet-set de l’enclave espagnole et jouait dans la cour des grands. Maintenant, cela faisait presque quatorze ans que Mourad avait quitté sa famille et toute la corvée retombait sur la mère ; car la fille recevait le soir d’éventuels clients esseulés, tandis que le matin elle aidait sa mère à préparer le déjeuner pour leurs pensionnaires.
Un soir, vers 21h, moment où les clients affluent à la recherche d’aventures nocturnes et à la satisfaction de leurs vices, un homme distingué fit irruption devant le comptoir et demanda une chambre pour la nuit. Tout en lui contrastait avec le lieu où il apparut ; il était bien habillé, bien coiffé et bien portant…Surprise par sa présence, la fille accourut afin d’appeler sa mère qui essaya de le mettre à l’aise et demanda en quoi elle pouvait lui être utile. Curieuse comme à son habitude avec les clients, elle n’hésita pas à lui demander : « Que peut faire un Monsieur de votre classe dans un motel pareil ? » et la réponse fut « j’ai sur moi une coquette somme d’argent, et je suis sûr que c’est le seul endroit où je serai en sécurité ». La voix du visiteur rappelait vaguement quelqu’un à la vieille femme, mais peu importait pour le moment qui c’était ; le plus important était le stratagème qu’elle comptait monter avec sa fille. Elles se concertèrent et conclurent d’assassiner le « riche homme ». Sur les conseils de sa mère, elle s’introduit dans la chambre en utilisant le double de la clé qu’elle avait l’habitude de garder dans le cas de mauvaises surprises avec les clients. Comme il dormait déjà, elle lui asséna trois coups de marteau sur le crâne, prit la sacoche et appela sa mère à la rescousse pour se débarrasser du corps. La nuit fatale de ce Samedi où l’ambiance de manquait pas dans le motel, elles n’eurent pas le temps d’évaluer le butin. Vers huit heures du matin, pas encore remises de l’assassinat de la nuit dernière, une jeune femme très distinguée, portant un enfant dans ses bras se présenta, les salua en arborant un sourire chaleureux. C’est alors qu’elle aperçut la sacoche de son mari sur le comptoir :
« Je vois que mon mari n’a pas perdu le temps pour vous remettre les présents que nous avons ramenés de Ceuta. Au fait, je présume que vous ne m’avez pas reconnue. Je suis la femme de Mourad et voici votre petite-fille. Voulez-vous la prendre de vos bras ? »
Hind El Gaidi
03:15 Publié dans Coin Littérature | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note


